Le monstre en sommeil

I’ve been down and I’m wondering why These little black clouds Keep walking around With me
With me, It wastes time And I’d rather be high (…) 
So maybe tomorrow I’ll find my way home

A croire que relire les actes de naissance et de décès de mon Petit Soleil a eu beaucoup plus d’effet sur mon cerveau que je n’aurais souhaité. Quelques nuits après, j’ai fait un terrible cauchemar dont j’ai mis ensuite plusieurs heures à m’en remettre et plusieurs jours à digérer.

Honey était enceinte et sur le point d’accoucher. Nous étions dans la salle de naissance et le travail durait depuis des heures quand l’état de Honey s’est soudainement dégradé. On m’a fait sortir puis les médecins sont venus pour m’annoncer qu’ils ne pouvaient pas sauver Honey ET le bébé. Il fallait que je fasse le choix de qui laisser vivre ou mourir. Comme à l’annonce du pronostic de mon Petit Soleil, je me sentais vidée d’un coup, anéantie, nauséeuse avec une douleur incommensurable dans tout le corps et le cerveau, comme au bord de mourir de douleur trop intense et insupportable. Dans la vie réelle, on a déjà discuté quelques fois avec Honey du dilemme de cette situation si elle venait à se présenter un jour. Quand on perd un enfant, on n’est même pas encore enceinte qu’on se prépare déjà à un autre pire. Son choix de qui sauver a toujours été sans hésitation et sans équivoque, le bébé, comme on aurait voulu donner notre vie pour sauver celle de Petit Soleil. Dans mon cauchemar, je me souvenais de ces discussions (et des inévitables torrents de larmes consécutifs) et je me voyais dire aux médecins de sauver l’enfant. Je passais chaque instant aux côtés de Honey durant l’accouchement, elle se savait mourante et on se parlait constamment, on se disait à quel point on s’aimait, elle m’ordonnait d’être heureuse et de ne pas m’inquiéter pour elle, de ne pas être malheureuse car elle allait retrouver notre Petit Soleil. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer puis le bébé est sorti en poussant un immense cri. Je souriais et pleurais, j’étais folle de joie comme de chagrin, toutes les émotions contradictoires s’entrechoquaient dans mon cerveau et mon cœur. C’était un petit garçon, il était magnifique et en bonne santé, je l’ai pris dans mes bras pour le déposer sur Honey qui a esquissé le plus beau des sourires, elle l’a serré et embrassé très fort puis m’a pris la main en me disant, je crois que je vais partir maintenant, je t’aime, see you soon baby…
et puis elle s’est éteinte.
J’étais dévastée, démolie, brisée, la douleur de perdre Honey était insoutenable. J’étais dans un fauteuil avec mon fils dans les bras, je me sentais complètement perdue et submergée de sentiments violents et opposés. J’éprouvais le plus grand des bonheurs en même temps qu’une fulgurante douleur et un autre chagrin sans fin. Plus tard, je remplissais des papiers administratifs lorsque la secrétaire s’est rendue compte que bien qu’étant l’épouse de Honey,
je n’avais aucun lien biologique avec le bébé et par conséquent l’hôpital ne pourrait pas me le laisser ramener à la maison car je n’étais pas son parent, je n’étais rien pour lui.
J’étais totalement paralysée, KO et en nouvel état de choc puis d’autres personnes sont arrivées dans le bureau, je les entendais parler de placer mon fils en foyer le temps des démarches de l’adoption mais ça allait durer combien de temps ? 6 mois ? 2 ans ? Je sentais la colère et la rage de l’injustice monter en moi en même temps qu’un désespoir grondant puis d’un coup j’ai disjoncté, toutes les synapses de mon cerveau ont explosé et je me suis mise à hurler qu’on ne prendrait jamais mon enfant, qu’après avoir perdu mon premier garçon et ma femme, je ne perdrai jamais celui-là, j’imaginais que ma belle-famille allait me le prendre et l’emmener à des milliers de kilomètres de moi, je voyais la vie sans Honey, sans lui, j’étais totalement hystérique, je criais à m’en perdre la voix, je sentais mon visage se défigurer sous la rage et le chagrin et mes tripes s’éventrer, j’hurlais à m’en déchirer les poumons, je devenais folle, j’étais en train de complètement perdre la tête et je me sentais tourbillonner sans fin.

Je me suis réveillée d’un coup, en nage et perdue, le souffle comme coupé, les poings serrés, les mâchoires bloquées et douloureuses avec une envie d’hurler et de pleurer terrible. Je suis restée sur le bord du lit quelques instants à reprendre ma respiration et le cerveau comme en bouillie. Puis j’ai regardé Honey dormir profondément à côté de moi, Mic-Mic collée à ses jambes et j’ai pleuré. J’aurais voulu la serrer très fort dans mes bras mais je me suis levée, je suis allée fumer, j’ai laissé fondre un anti-anxiété sous ma langue en fermant les yeux et en m’imaginant marcher lentement dans une mer chaude et transparente jusqu’à me laisser flotter et dériver (technique d’endormissement que j’utilise parfois) puis Tcha-Tcha s’est installé à côté de moi et je l’ai caressé pendant des heures pour son plus grand bonheur. Je me suis finalement calmée au bout de quelques heures pour mieux exploser en sanglots quand je l’ai raconté plus tard à Honey.
Par conséquent, pour ne pas à revivre ce cauchemar dans ce qui pourrait devenir une réalité, quand Honey sera enceinte, elle fera donc enregistrer ses volontés légalement et en informera le plus de personnes possibles car si telle situation devait se présenter, oui, je perdrais définitivement la tête en même temps que ma femme et mon second enfant.

Écrire cet article a vraiment été très éprouvant et c’est un euphémisme. J’ai mis énormément de temps, en « dosant » l’écriture pour ne pas ranimer les sensations intenses et violentes de ce que j’avais rêvé. J’ai pourtant usé beaucoup de mouchoirs, beaucoup fumé, bu des litres de café et harcelé les chats de mes caresses mais j’avais besoin de raconter, d’évacuer toutes ces émotions et sentiments qui pourriraient quelque part dans ma conscience si je les refoulais ou les enfouissais. C’est ma blogothérapie. Je me sens mieux maintenant même si parfois tout ça me revient comme un flash dans une attaque sournoise de mon cerveau.
Et puis aussi, je voulais témoigner. A l’heure où le débat sur la PMA et donc la filiation est ravivé ainsi que la fontaine à inepties des bien-pensants d’une autre ère, je voulais témoigner des conséquences réelles et concrètes pour tous les couples LGBTQ de l’absence de reconnaissance du parent non-biologique et de cette injustice et dégueulasserie sans nom qui pourrait nous tomber dessus dans une situation telle que mon cauchemar. Il serait temps de voir que derrière ces débats abstraits et politiques, il y a de VRAIES personnes, des couples, des enfants, des vies qui sont directement et quotidiennement affectées par ces discriminations abjectes et inhumaines. Toute discrimination est de toutes façons à jamais incompréhensible pour moi mais peut-être que mon témoignage fera prendre conscience à certains que derrière chaque discrimination, chaque droit non accordé, il y a de réelles conséquences généralement désastreuses pour des familles entières et les enfants en premier. Qu’on ne me dise surtout pas que ces gens se préoccupent de leur bien-être, je pourrais devenir caustique.
Malgré tout ça, j’appréhende chaque nuit un peu moins de dormir et je n’ai pas eu d’autre cauchemar ou rêve dont je me souvienne. Je respire ! Même si je sais qu’à l’amorce de décembre, d’autres cauchemars resurgiront, comme chaque année. Est-ce réellement sans fin ?

4 réflexions au sujet de « Le monstre en sommeil »

  1. Kaymet

    Quelle horreur ce cauchemar… et quel cauchemar la possible situation que tu décris! C’est juste inadmissible que ce risque puisse exister, et malheureusement c’est effectivement le cas. Je te souhaite de ne plus jamais passer de nuit semblable, et qu’un jour pas si lointain vous puissiez raconter toutes les deux au petit frère ou à la petite sœur de votre petit soleil les jolis rêves que vous ne manquerez pas de faire alors.

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    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Merci Kaymet, effectivement j’aimerais autant ne plus passer de nuit comme ça et de n’avoir rien à faire avec toute cette situation potentielle, c’est déjà bouleversant de l’avoir rêvée! J’adore ton souhait, ce serait chouette…enfin. ❤

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  2. Noah

    Je suis homo et tu décris des cauchemars que j’ai pu faire. Il y a encore tant à faire pour que nos droits soient reconnus.
    Votre histoire me serre tellement le coeur, je ne peux pas exprimer toute la compassion que je ressens pour vous deux et votre Petit Soleil.
    Je vous souhaite de tout cœur le bonheur d’avoir un deuxième enfant.

    Noémie

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    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Je présume que ce cauchemar est bien présent chez tous les couples homos tant le deuxième parent est invisible, c’est ignoble. Merci beaucoup Noah, je prends toutes tes bonnes ondes !

      Répondre

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