Le doute raisonnable

Pendant longtemps, il ne s’est rien passé ou pas grand-chose. Dans le fond, personne ne parlait vraiment de l’homosexualité et des homosexuels. On était quasiment cantonné à la clandestinité ou au mieux à l’invisibilité. De toutes façons, on avait aucun droit et on était à la merci de tout. Une minorité simplement niée, un tabou dont on ne parle pas, nulle part ou alors pour en rire. Et puis on a osé réclamer des droits, oh pas la lune non plus, au début la reconnaissance juridique de notre couple puis un peu plus tard les mêmes droits que chaque individu, chaque famille. Le silence s’est brisé et la parole s’est libérée. Des deux côtés, de l’amour et de la haine. Surtout de la haine. On nous a dépréciés, humiliés, insultés, diabolisés, calomniés, diffamés, infériorisés et vilipendés. Pour oser être, exister et vouloir vivre comme tous avec les mêmes droits que tout le monde, ni plus ni moins. L’homophobie ordinaire s’est depuis installée confortablement presque légitimement avec de multiples et diverses complicités. Les combats contre cette haine se sont organisés et la bataille prend place de temps en temps au fil de l’actualité.
Mais au-delà des reportages télé et articles dans les journaux, être homosexuel au quotidien, c’est comment? C’est quoi ma vie ? Personne ou presque ne parle de cette routine ordinaire d’homosexuel lambda qu’il faut affronter chaque jour. De cette homophobie qui touche le cœur de notre être et qui nous atteint quotidiennement. Et surtout de cette interrogation omniprésente et permanente : comment vais-je être traitée en tant qu’homo ? Et ses variantes : ai-je été traitée comme ça parce que je suis homo ? Est-ce arrivé parce que je suis homo ?
Dans la plupart des cas, il n’y a pas de réponse et il n’y en aura jamais. Mais l’appréhension et le doute restent et conditionnent TOUTE notre vie.

Ai-je raté il y a 25 ans le Capes d’1 point à l’oral parce que le jury m’a dévisagée de mon jean jusqu’à mes cheveux courts présumant de mon homosexualité, au milieu de tous les tailleurs jupes, maquillages et permanentes des autres filles ? Ou n’ai-je juste pas été assez bonne d’1 seul point ? Mes parents vont-ils me mettre à la rue si je fais mon coming-out ou vont-ils m’aimer « quand même » ? Vais-je avoir cet appartement avec ma copine ou mon dossier passera t-il en-dessous de la pile? Mes voisins vont-ils me parler, détourner les yeux ou taguer ma boîte aux lettres? La première gynéco a t-elle fait exprès de donner à Honey un traitement contraire amenuisant les chances de grossesse ? Ou s’est-elle juste trompée ? L’assistante sage-femme a t-elle intentionnellement examiné Honey sans gants après la rupture de la poche des eaux lors de l’accouchement ? Ou est-ce simplement une faute professionnelle aléatoire ? Le personnel de l’hôpital était-il vraiment débordé pour ne pas approfondir les premiers examens de notre fils quand il a eu du mal à se « réveiller » ou quand il n’a cessé de pleurer durant plus de 15h ? Ou notre couple homosexuel ne méritait-il pas plus ? Ma femme a t-elle été traitée comme une merde par un labo lors de ses nombreuses analyses sanguines pour un transfert d’embryons parce qu’elle n’avait pas de mari ? Ou est-ce seulement un terrible labo avec un personnel horrible pour tout le monde ? Si j’étais hétéro, ma famille se souviendrait-elle de mon fils au lieu d’ignorer son existence ? Aurait-elle considéré mon mariage plus sérieusement ? Comment vais-je être traitée par ce nouveau médecin et cette nouvelle gynéco quand ils vont savoir que je suis homo ? Par la pharmacie lorsque je vais chercher les médicaments de fertilité pour ma femme ? Dans ce nouveau labo, par cette infirmière qui lui demande si elle est en PMA ? Comment ce couple hétéro va réagir quand ils vont voir que ce sont deux femmes qui veulent adopter leurs chatons ? Ou la propriétaire du gîte dans lequel on veut célébrer notre mariage ? Ou ces badauds quand on prendra une photo de groupe à la sortie de la mairie ? Comment va t-on être reçu par l’employé de la Préfecture de Police, du tribunal, de la mairie, de la Sécu, de l’hôpital ou de la CAF ? Comment va se dérouler cet entretien d’embauche si on me pose des questions sur ma vie privée ? Suis-je convoquée aussi souvent à mon travail parce que j’ouvre trop ma gueule ou est-ce de l’homophobie masquée ? Comment ça va se passer quand on va rencontrer cette psychologue du deuil? Ou si je vais à un groupe de parole pour parents endeuillés ? Quand je vais aller récupérer l’urne funéraire de mon fils avec lequel je n’ai aucun lien officiel ? Quand Honey passera sa première échographie ? Comment va t-on être accueilli dans ce Bed&Breakfast en Baie de Somme ? Cet AirBnB à Toulouse ? Cette villa en Catalogne ? Ce restau en Auvergne ? Ce bar au milieu de nulle part ? Le comportement de ma voisine de chambre après ma chirurgie va t-il changer après la visite de Honey ? Les infirmières vont-elles être aussi sympas ? Puis-je tenir la main de Honey dans cette rue sans craindre l’insulte ? Puis-je sécher les larmes de ma femme et la tenir dans mes bras en l’embrassant dans ce village sans avoir peur du mauvais regard ou même de l’agression ? Que va me dire ce prêtre dans cette église alors que je lui raconte en pleurant la mort de mon fils non biologique devant un cierge allumé ? Mes collègues de ce nouveau travail vont-ils « m’accepter » ? Et si mon Petit Soleil était vivant, aurais-je dû appréhender la réaction du Père Noël quand il aurait vu ses deux mamans ? Etc.

Si l’on n’est pas homo ou si l’on ne fait pas partie d’une minorité, ces questions ne se posent absolument JAMAIS ni même traversent l’esprit. Nous, elles font partie intégrante de notre quotidien et affectent notre vie dans ses étapes les plus cruciales. Depuis toujours, tout le temps, on ne peut quasiment jamais se sentir en sûreté.
A ces doutes et craintes permanentes s’ajoutent parfois les remarques voilées d’une homophobie discrète lors de conversations banales. (situations réelles vécues).
Pourquoi as-tu besoin d’étaler ta sexualité(!!) tout le temps ? De la même façon que tu parles à longueur de journée de ton mari et de tes enfants, je ne parle que de ma femme et de mes chats…pas de ce qui se passe dans mon lit !
Le plus simple, c’est de ne pas parler de ta vie privée ou de ce que tu es. Et ça se passe comment ? Je deviens muette ? Je m’invente un mari ? Je partage l’appartement avec une colocataire? Je mets une robe et des talons ? Je cache mon fils ? Quoi ?
Vous seriez mieux acceptés si vous n’aviez pas de lieux interdits aux hétéros, c’est aussi de la discrimination. Oh et tu t’es senti discriminé 5 mn parce que tu n’as juste pas pu entrer dans un bar lesbien ??? Tu as ressenti un millionième de mes sentiments et ce n’est pas juste? Quelle cruauté ! C’est justement pour se sentir en sécurité et ne pas avoir à gérer ton attitude de privilégié, éviter les inéluctables regards lubriques de mâle excité et ne pas avoir à s’expliquer sur ce que l’on est. Pouvoir me sentir enfin libre d’être et d’aimer sans peurs ni reproches. Est-ce déjà trop demander ?
Et puis il y a tous nos soi-disant « alliés » qui se sentent obligés de dire qu’ils ont un oncle gay ou une amie lesbienne alors oui, ils savent ce que c’est d’être homo, autant que nous, parfois même mieux ! Ils n’ont rien contre nous et s’en justifient d’ailleurs tout le temps, ils sont cools et parfois même ils ont déjà embrassé une personne du même sexe mais se volatilisent quand ils pourraient nous défendre et ne pipent mot lors de commentaires homophobes mais bon, ils ont le filtre Rainbow sur leur Facebook. Avoir bonne conscience sans s’impliquer ou intervenir, complice silencieux de cette insidieuse homophobie. Comme si celle assumée et revendiquée ne suffisait pas encore.

Après l’élection de Trump aux USA et le courant fasciste européen du moment, je redoute maintenant le résultat de l’élection présidentielle l’an prochain en France. Va t-on retourner 35 ans en arrière quand l’homosexualité était encore une maladie mentale ? Mon mariage va t-il être purement annulé ? Honey pourrait-elle devenir potentiellement expulsable ? Sera t-on obligé de réellement s’expatrier pour pouvoir vivre en sécurité ? De quels maux va t-on encore être accusé et quelles discriminations va t-on encore nous infliger ?
Je n’ai jamais pu être insouciante quant à mon homosexualité, j’ai toujours dû être sur mes gardes, je dois toujours observer et écouter autour de moi, toujours me préparer à être bafouée et anticiper l’éventuelle homophobie pour être prête à me défendre ou fuir.
C’est ça ma réalité quotidienne. Ce n’est pas le show-biz, les clubs la nuit ou les soirées dyke underground. On ne s’y habitue pas même si on apprend à mieux gérer et ça fait toujours mal même si parfois on le cache. Il faut de la force, de la confiance en soi et de l’amour pour toute une vie endurer ces souffrances le plus souvent silencieuses. Des fois et plus souvent que la moyenne, ça ne suffit pas, ou plus. On en meurt. Parce que c’est trop dur, trop incompréhensible, trop méchant, trop inhumain. Trop con. Parce qu’au fond, on ne comprendra jamais ce que l’on a fait de mal pour mériter ça.

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13 réflexions au sujet de « Le doute raisonnable »

  1. Silly Rose

    BRAVO !! Bravo pour ce magnifique cri, qui sort des tripes. Aimer, vivre sa propre vie selon sa propre nature, est pour chaque homo un acte de courage! Qui le soumet à tous ces doutes et tous ces jugements et ces situations que tu décris si bien….pour si bien les connaître. On comprend la « fierté » homo quand on voit ce qu’il en coûte! Tu peux être fière! Et moi je suis fière de toi! I surkiffe you baby!!!!!!

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    1. Tantal

      Je n’ai pas d’oncle Homo ni de tante lesbienne mais deux amies précieuses qui luttent pour leur identité avec courage .
      Je suis à vos côtés et je ne laisserai jamais quelqu’un vous faire du mal

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      1. mamanfwoggie Auteur de l’article

        Héhéhé, je savais bien qu’il y avait une Wonder Woman cachée en toi ! Oui oui avec aussi la mini culotte rouge en satin ! Merci d’être là et ici telle une sage Shiva au quotidien.
        You are for me for me formidable ❤

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    2. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Aaaah Ma Rose chérie, tu as défini l’essence même de la Gay Pride! et la libération quasi-totale de nos frustrations pendant ces quelques heures…n’en déplaise à nos ennemis, ça va aller? ce n’est pas trop long non plus, hein? et MERCI de tes applaudissements, ça fait chaud à mon cœur « un peu » glacé et « un poil » sarcastique en ce moment donc ça devait bien sortir un jour tout ça 😉
      You’re Absolutely Fabulous ! ❤

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  2. Kaymet

    Je crois que je ne comprendrai jamais pourquoi des gens sont capables de mettre autant d’énergie pour se battre contre les droits et la façon de vivre tout simplement d’autres personnes, au lieu de simplement s’occuper de leur nombril sans faire ch… les autres.
    Bravo pour ce coup de gueule. J’aimerais pouvoir dire que les choses vont s’améliorer, la tolérance tout ça tout ça, malheureusement ça n’en prend pas le chemin, loin de là, et c’est bien malheureux.
    Bisous

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    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Merci Kaymet de tes encouragements et de ton soutien! Je ne comprendrai jamais non plus, ce doit être leur moyen d’exister au sein de la masse…? L’avenir s’obscurcit lourdement sans réel espoir d’éclaircie et les gens semblent lassés de se battre pour le bien commun, il serait pourtant justement temps mais ma « foi » en l’humanité ne me permet même pas d’espérer !
      Bises !

      Répondre
  3. Sophie

    Je suis née un 5 décembre, il y a quelques années .. alors je suis votre blog avec un certain pincement au cœur
    Je suis blanche, hetero, j’ai eu une petite fille un jour de février 2014, sans difficulté particulière, sans aide médicale, et elle est en bonne santé.
    Alors je ne peux pas me mettre a votre place, je ne peux pas imaginer ce que vous vivez et ressentez.
    Mais je suis triste que notre société soit disant tellement évoluée vous mette dans une telle précarité affective et psychologique.
    J’ai envie de vous féliciter pour votre courage mais cela n’est pas normal .. Vous ne devriez pas avoir à faire preuve de ce courage supplémentaire . Mais simplement vivre votre vie sans vous poser toutes ces questions terribles.
    Félicitations pour ce cri du cœur!
    Et en Auvergne, au moins une personne ne vous jugera pas si elle vous croise ..

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Merci de ton soutien Sophie, ça m’a fait sourire que tu sois née le même jour que notre petit bonhomme 🙂 tout ce que tu dis est très vrai même si on n’a pas l’impression d’être plus courageuses que ça, c’est aussi une question de respect et de dignité de soi-même.
      A bientôt peut-être en Auvergne! 😉

      Répondre
  4. Carotte

    Je pense que les gens terrifiés peuvent être capables du pire. Peur pourquoi? Sincèrement je n’en sais rien… Comme j’ai mal de lire que des parents renient leurs enfants car ils sont homosexuels, brisée à l’idée de savoir que mon meilleur ami a pensé au suicide parce qu’il était différent. Je ne comprendrai jamais que l’on dénigre l’amour quel qu’il soit.
    Je ne vis pas cette différence, je ne fais rien à mon niveau pour que ça change mais pour autant les gens qui la condamnent me brisent réellement le coeur.
    J’espère sincèrement qu’un jour
    La tolérance sera la règle et la haine l’exception…. Je vous embrasse 😘

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      La peur, l’ignorance, la bêtise, c’est vrai que tout ça n’encourage généralement pas à l’ouverture d’esprit et à l’amour de l’autre. Le suicide des homosexuels est une réalité terrible qui n’est pas souvent évoquée malheureusement, c’est pas très tendance. Merci de ton soutien et de ton espoir ! Bises.

      Répondre
  5. yael

    RHHHHHHHHHHHHAAAAAAAAAAAAA !
    Ca fait du bien tout simplement que tu mettes en mot ce que je, ce qu’on est nombreux-ses à ressentir !
    Merci !
    J’ai envie de faire tourner ton texte partout !
    Ce qui me mets en colère et me rend triste c’est que tout ça ai rendu encore plus dure la perte de votre fils.
    Une tonne d’amour pour vous.

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Merci ma Yael, j’adore ton cri !! c’est vrai que ces situations donneraient envie d’hurler parfois, souvent même…je ne comprendrai jamais la haine de l’autre sous le seul prétexte qu’il soit différent, quelle que soit sa différence. C’est d’autant plus inquiétant et effrayant qu’il semblerait que la tendance soit à protéger ses frontières, construire des murs, se replier sur soi-même, faire de la vie de l’autre différent un enfer pour installer une supériorité fantasmée et instaurer une « valeur » de l’individu. Triste et pathétique…

      Répondre
  6. Ping : Ras les ovaires de votre homophobie de merde ! | Un Jour, Mon Fils

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