Clinicus humanitatum

 

fleurs jaune

Soleils & Jonquilles

Quand on est hospitalisé plusieurs jours en chambre double, on croise des personnes que l’on n’aurait jamais eu l’occasion de connaître en d’autres circonstances. J’avais demandé une chambre individuelle, consciente de ma misanthropie mais aucune n’était disponible.
Ma première camarade d’infortune était une américaine d’une cinquantaine d’années à qui on avait dû briser les os de la main pour réparer une fracture déjà calcifiée. Je suis arrivée dans la chambre peu avant qu’elle soit remontée du bloc opératoire. Dans le couloir sur le brancard qui la ramenait, je l’entendais déjà crier qu’elle voulait la télé, qu’elle paierait ce qu’il faudrait mais il lui fallait la télé, absolument ! Je me suis dit, Ok ça va être folklo.
J’avais encore mon propre genou et pouvais me déplacer à ma guise, du coup je me suis pas mal éclipsée profitant de mes dernières heures de liberté de mouvement. Elle a été groggy la première partie de la soirée mais nous avions échangé toute de même quelques mots d’abord en français puis rapidement en anglais. J’avais appris qu’elle était ancienne danseuse de ballet, vivait à Paris depuis 25 ans et que son mari actuellement aux USA ne savait même pas qu’elle était là car partie en urgence. Elle n’avait que son sac à main et avait oublié son portable dans la précipitation. Elle est restée les deux jours de son séjour en tenue opératoire et paraissait un peu excentrique selon les normes mais je la trouvais intéressante à observer. Puis sa douleur s’est réveillée un peu plus tard dans la soirée et sa frêle et longue silhouette n’est devenue qu’une longue plainte hystérique. Les infirmières de nuit avaient beau lui expliquer qu’elle aurait de la morphine dans 1h, rien ne la calmait, évidemment. Sa douleur me brisait le cœur et m’était psychologiquement insupportable. Elles perdaient patience et essayaient de la raisonner en vain. Alors quand elles sont parties, je suis allée la voir, je lui ai parlé doucement et lui ai demandé de maîtriser sa respiration, de se concentrer uniquement sur son inspiration et son expiration. J’ai respiré avec elle jusqu’à ce qu’elle trouve son rythme toute seule puis lui ai caressé l’épaule tout en la rassurant. L’heure a passé comme ça puis la piqûre de morphine
l’a endormie pour le reste de la nuit.
Cette nuit-là, j’ai découvert que malgré mon aversion naturelle pour les gens, je n’avais pas pu la laisser souffrir sans rien faire, comme j’aurais certainement pu avant la mort de mon fils.
Je ne me suis pas posée de questions, il fallait que j’essaie de la soulager, c’était plus fort que moi et j’y suis allée naturellement. Je ne m’en serais jamais crue capable. Le matin d’après,
elle répétait à tout le monde que je lui avais sauvé la vie…les américains et leur sens du show!
Elle et Honey ont parlé un peu l’après-midi, entre américaines et ce n’est que le matin suivant qu’à un moment donné, nous avons évoqué la mort de mon fils et elle s’est mise à me parler d’adoption au Kazakhstan et je ne sais où….son discours était décousu, parfois maladroit mais toujours sincère. Quand elle est partie, elle m’a souhaité tout le bonheur et les bébés du monde parce que ma partenaire et moi avions tellement d’amour à donner. C’est bête mais j’ai pleuré.

Le soir même, une mamie occupait le lit, elle aussi amenée en urgence. Elle avait été opérée d’une prothèse de l’épaule quelques jours auparavant et se trouvait en centre de rééducation quand ses analyses de sang ont nécessité une hospitalisation d’urgence. Elle connaissait donc déjà tout le service et tout le monde semblait beaucoup l’apprécier. J’ai su qu’elle avait 79 ans
et de conversations en conversations, un esprit pertinent et clairvoyant. Moi aussi je l’ai bien aimée et bizarrement encore, je me suis mise à ressentir un sentiment protecteur à son égard. Quand elle a commencé à ne pas se sentir bien et sa poitrine s’oppresser d’un coup, dans une inquiétude panique j’ai immédiatement appelé les infirmières. Ce n’était au final pas grand-chose mais je la surveillais ensuite comme le lait sur le feu. Quand je lui ai demandé si elle était sujette à des crises d’angoisse, ce qui aurait pu expliquer cette oppression cruellement connue, j’ai instantanément saisi quelque chose de familier dans son regard d’habitude si doux et confiant. Une tristesse infinie. Alors elle m’a raconté. Son mari était mort à 52 ans d’un cancer des poumons si foudroyant qu’il était parti en 2 semaines. Ça vous brise une vie un drame pareil, vous savez.
Oui, je sais et je lui ai raconté mon petit soleil et ses yeux bleu se sont embués. 27 ans qu’elle a des crises d’angoisse suite à ce drame. Je lui ai demandé si le temps adoucissait sa douleur,
sa réponse a fusé nette, non, le temps ne fait rien, jamais.
Au fil des jours, je m’étais trouvée une copine de 79 ans, très ouverte, tolérante et d’une sagesse douloureuse. Ses commentaires sur les émissions ou journaux télévisés étaient toujours avisés et drôles avec ce brin de cynisme que vous apporte une vie éprouvante.
On était bien toutes les deux ! Malheureusement, son état nécessitant une surveillance continue, elle fut transférée dans une clinique cardiologique, ce qui la contraria fortement car depuis son drame, les imprévus l’affolaient plus que de raison et elle en avait eu sa dose ces derniers jours. Je connaissais cette sensation alors j’ai essayé de la rassurer tant que j’ai pu.
On s’est envoyé des bisous de la main quand ils l’ont emmenée en brancard et on s’est souri.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai ensuite eu des nouvelles rassurantes par les infirmières puis je suis restée seule dans la chambre jusqu’à ce que je sorte de la clinique.
Ce long séjour forcé loin des miens et en territoire étranger m’aura révélé des choses auxquelles je ne m’attendais pas. Je ne me serais jamais crue à même d’aller spontanément vers une inconnue pour tenter de soulager sa souffrance. J’ai découvert que tout n’était pas si sombre en moi et que j’avais peut-être en mon for intérieur encore un peu d’espoir en l’humanité. Ces quelques jours m’auront donné l’opportunité d’aller le dénicher, enseveli
mais vivant.
Et puis surtout, mon genou bionique m’ouvre les voies d’une nouvelle vie, plus savoureuse et plus libre. Comme certainement la sensation de sortir de prison ou comme si le vent et le soleil caressaient mon visage pour la première fois depuis longtemps. Une vie dans laquelle je pourrai marcher sans douleur, sans contrainte, n’importe où, n’importe quand et pour aussi longtemps que je le souhaite. De nouvelles perspectives qui font sauter le loquet de ma misère physique et qui font souffler un vent d’optimisme depuis longtemps disparu aussi.
Le soleil printanier et la nature qui s’éveille mollement ajoutent un peu plus de douceur et de gaieté à cette atmosphère devenue plus confiante et sereine. Même si j’ai des mois de souffrance et de patience devant moi avant que mon genou soit vraiment fonctionnel,
je m’en fiche. Je sais que ma vie va changer pour le meilleur et je me prends à rêver qu’un jour peut-être, ce nouveau genou pourra courir après un petit bout de cul qui me fera tourner en bourrique. Même si je sais que le ciel peut encore me tomber sur la tête à tout moment,
je n’aspire pour le moment qu’à savourer avec Honey et les chats ces moments d’espoir et de légèreté, si rares depuis plus de deux ans. Parce qu’on le vaut bien après tout.

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7 réflexions au sujet de « Clinicus humanitatum »

  1. yael

    Je pleure en te lisant … et je souris aussi.
    Ce que je lit me fais tellement plaisir et m’étonne tellement peu …
    Oui vous le valez bien, oui tu n’es pas si misanthrope que tu le penses, oui tu es capable de Partager des moments, riches sensibles avec des inconnu … parce que tu es toi même quelqu’un de riche et sensible.
    Bref …
    Que aproveches !
    Besos

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Merci Yael, c’est fou comme des inconnues (puisque curieusement il n’y a jamais d’hommes) peuvent nous révéler des choses alors que nos proches, moins ou pas.bisous! ❤

      Répondre
  2. yael

    peut être que ta douleur les touche tellement qu’ils n’y arrivent pas …
    quoi qu’il en soit oui, je comprends que tu aimerais qu’ils soient plus présent.
    je réagirais comme toi à ta place.

    pleins de bisous
    pense encore, à toi, à vous et à tout ce qui est beau

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      ce n’est pas une histoire de plus de présence, je crois que c’est juste que les inconnues te forcent à aller chercher plus loin en toi, à creuser alors que tes proches forcément te connaissent par cœur ou presque donc l’effort est beaucoup moindre de ma part. mais ce n’est pas « mal », tous en tout cas me permettent de me reconstruire à leur manière, distincte et complémentaire.
      ça fait du bien de s’en apercevoir. 🙂

      Répondre
  3. Silly Rose

    Je découvre ce post à l ‘instant. Si je disais quelque chose ce serait exactement ce que dit Yael, sauf que je n’ai pas pleuré! Et tu imagines ma joie en le lisant! ! Car il me ramène à une conversation que nous avons eu un soir pas très lointain, le dernier où nous nous sommes vues. Ce post me donne une grosse dose de bonheur! 😃

    Répondre
    1. mamanfwoggie Auteur de l’article

      Comme quoi j’ai beau parfois maugréer, grommeler ou ronchonner à certaines idées ou discussions, ça ne m’empêche pas d’écouter et de prendre en compte des conseils avisés 😉
      Je suis heureuse de te donner un peu de bonheur, pour une fois. Merci ma Wise Rose! ❤

      Répondre

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