Vis ma vie

Caspar_David_Friedrich

Caspar David Friedrich- The wanderer- Mon vagabond

Je me rends compte que je n’ai plus ma place dans ce monde. Je ne rentre plus dans les cases, encore moins qu’avant. Ce n’est pas nouveau mais maintenant je me sens profondément
en décalage avec les autres et notamment au travail, l’endroit où je côtoie le plus de monde.
Quand des collègues se plaignent de broutilles, de futilités comme si c’était la fin du monde, quand ils se désespèrent sur leur vie à cause d’un billet d’avion trop cher ou de kilos en trop…..j’ai juste envie de leur gueuler demander d’échanger ma vie avec la leur.
Viens, vis ma vie, ma putain de vie….vas-y.
Depuis plus de 9 mois, ce sont des nuits sans sommeil ou tellement agitées que j’ai
l’impression de ne jamais fermer l’œil puis des suées nocturnes et des grelottements
intempestifs qui au petit matin me provoquent des maux de ventre si douloureux que je passe ensuite des heures à me vider. A me vider de ma merde douleur, au propre comme au figuré.
Ce sont bien souvent des tremblements intérieurs incessants que la plupart du temps j’arrive à finalement maîtriser par des exercices de respiration.
Mais parfois rien n’y fait alors ça évolue doucement mais sûrement vers l’hyper ventilation,
la crise de panique puis la sensation d’un poids gigantesque qui m’anéantit en une seconde.
Mais comme s’il écrasait une coquille vide car je me sens creuse dans mon corps.
Une enveloppe charnelle de 3 tonnes constituée de vide à l’intérieur.
C’est ce qu’on doit appeler le poids du chagrin. Brisée et vidée.
Et puis le tsunami de sanglots incessants et déchaînés, des torrents de larmes en furie.
J’ai si mal que mon moi entier ne devient plus qu’une plaie béante, gisante, sanguinolente,
agonisante, et suppliante d’être abattue.
Mes sœurs de chagrin savent que je n’exagère même pas.
Il n’y a plus rien que cette douleur écrasante qui me vide de mon moi, pauvre pantin éventré et écartelé.
Comme devenir folle de chagrin, bien pire que les Folles de Mai à Buenos Aires.
Impossible alors de faire autrement que de crier sa peine, qu’hurler sa douleur pour au moins la libérer. Les sons sortent incontrôlables de ma gorge, de mon cœur, de mon ventre comme
autant de soupapes de sécurité à cette folie qu’on supplie de n’être que passagère car pour
l’instant, c’est un sentiment d’éternité qui domine et qui me tue.
Si tu as survécu jusqu’ici après avoir écarté les mille façons de te suicider, Bravo !
Comme Cabrel le chantait, c’est que le début d’accord, d’accord….
J’adore qu’on me dise…Ça te ferait du bien de reprendre le travail, ça te remettrait dans le rythme, tu penserais à autre chose…
De 2 à 4h maximum de sommeil entrecoupé les nuits des jours de travail.
C’est sûr, c’est un rythme comme un autre.
Dès que je prends ma voiture, l’absence de ce petit siège auto me poignarde à chaque fois.
À chaque putain de fois, mon cœur saigne hémorragiquement.
Arrivée au travail, je revêts mon armure blindée de combattante de la vie mais quand bien même, je vois ces nouvelles mères radieuses, entourées et perchées de bonheur sur leur nuage pendant que je me débats seule ou presque, usée, dans les tréfonds d’une vie reliée à un si mince et si fragile espoir.
Il faut faire avec. Je sais bien que la vie des autres continue, ce n’est pas le problème…la mienne s’est arrêtée. Alors non, ça ne me fait pas penser à autre chose, au « mieux » ça « m’habitue » à en prendre plein la gueule et à devoir le gérer. Ou pas.
Ça vous ferait du bien de sortir un peu, de voir du monde au lieu de rester seules à ruminer…..
Poussettes, porte-bébés, écharpes de portage, femmes enceintes, des centaines de bébés comme autant de bourgeons de douleurs prêts à exploser. Mets-toi à ma place une seconde.
Mon bébé n’est plus là ! Mon bébé est mort ! Je n’entendrai jamais plus ses pleurs, je ne pourrai plus jamais l’embrasser.
L’absence de mon fils me déchire à chaque instant. Je ne l’ai pas porté et pourtant il me laisse éventrée, étripée comme lacérée de douleur. Le poids de mon fils manque à mes bras vides de lui. Comme un mot qui résume tout, vide. Vide de lui, d’énergie, d’envie, de tout alors non, sortir en ville ne m’aère pas l’esprit, cela m’étouffe au contraire.
Des détails quotidiens comme autant de petits coups vaudou dans mon cœur déjà brisé.
Les catalogues Vert Baudet, les emails de vente privée bébé, les pubs à la télé, les emails de naissance du groupe d’aquababy et parfois même des appels pour me vendre des trucs bébé car madame quoi de plus important que votre bébé, n’est-ce pas madame Froggy ?
Stoïque la Froggy.
Et malgré des dizaines de clics de désabonnement, trop tard…la toile est lancée…..
Big Brother is watching you and killing you little by little….with a smiley!
Et je ne parlerai même pas :
De cette fausse-couche qui nous rend encore un peu plus fragiles.
De ce désir de nouvelle grossesse, puits sans fond d’autres angoisses, peurs et douleurs.
De cet isolement dû à ce fossé d’incompréhension avec les autres et nos familles.
Des traitements de stimulation de Honey qui 25 jours sur 30 est sous hormones à effets
secondaires puissants et incontrôlables.
De ce sentiment d’être sous-merde sous-citoyenne en son propre pays quand on est forcé de faire 600kms aller/retour et de payer 400€ à chaque voyage en Belgique quand d’autres prennent un bus et sont remboursés par la sécurité sociale à laquelle je contribue pour payer mais pas pour toucher. Pas pour ça.
De tous les amis que l’on a perdu sans même comprendre pourquoi et qui nous font repasser autrement 20 ans d’ « amitié »….Mais comment a t-on pu se tromper à ce point-là ?
De tous les coups durs inattendus de gens bien intentionnés.
De l’estime de soi dégringolée au ras des pâquerettes…et la liste pourrait faire encore cent pages…

Mon deuil, ma douleur est un chêne. Un tronc solide et épais, des racines qui s’enfoncent
jusqu’aux entrailles de la terre, des branches lourdes, longues et d’autres plus petites et plus
touffues comme autant de ramifications de cette douleur protéiforme. Mon chêne n’a pas de feuilles ni de fruits d’ailleurs, il est juste là, noir, immuable et éternel.
Voilà, pour l’instant c’est ça ma vie.
Je ne suis pas devenue égocentrique de mon deuil, c’est lui qui a pris le contrôle de ma vie et tant que je n’accepterai pas la mort de mon fils, ce sera comme ça.
J’ai bien compris, merci.
En fait, je n’ai qu’un seul problème….
Comment accepter l’inacceptable ? Concevoir l’inconcevable ? Supporter l’insupportable ?
J’attends vos réponses parce que ça fait plus de 9 mois que je n’en trouve aucune.
Alors oui, vis ma vie parce que moi, je crève de pouvoir vivre la tienne.

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6 réflexions au sujet de « Vis ma vie »

  1. isa

    j ai pas la clé, en fait je ne crois pas qu il y en est. Je pense meme qu on ne peut surmonter la mort de son enfant. Ce que tu ressens tu as tous les droits de le ressentir. Je sais ca ne t aide pas.
    Je vous souhaite de tout mon coeur qu une nouvelle graine germe et eclose dans votre famille, ce sera sans doute LA nouvelle force dont vous avez besoin. Kit a faire des km et cracher du pognon, ca ce sont les dites broutilles…on s en fout.
    Banalités nous voici: courage, courage pour du mieux, du meilleur…je sais que je suis l une de ces familles qui râlent, qui se plaignent, comment boucler le mois? qui de nous deux fait le menage ou les courses? arretes tes caprices et obéis? Mais quelque part en nous, votre fils a allumé une flamme. Et cette flamme, bon dieu! que j y pense! bon dieu! qu elle me tient les pieds sur terre! bon dieu qu il fait un peu partie de notre vie, ton fils. Alors non, ca te console pas car il est plus la, le siege auto est vide, sa chambre est vide, tes bras son vide…mais je pense pouvoir te dire, que ton fils je l oublierai jamais.

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  2. mamanfwoggie Auteur de l’article

    Merci Isa, tes mots me touchent vraiment beaucoup et je suis heureuse que mon petit soleil trouve une place chez toi….l’indifférence et l’oubli seraient pires que tout. Merci. Vraiment.

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  3. Pauline

    Votre fils est magnifique, un vrai petit soleil, il porte bien son nom. Merci, grâce à vous et surtout grâce à lui, je vais serrer mon fils un peu plus fort et un peu plus longtemps ce soir. La vie est vraiment une garce parfois, c’est trop injuste, j’espère que vous allez bientôt accueillir un petit frère ou petite soeur soleil. Des bisous à vous, et au petit soleil qui est venu nous réchauffer jusqu’en Bretagne aujourd’hui 🙂

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  4. Katialine

    Dieu a bien créé l’homme à son image. Tout pourri.
    Ton fils était trop beau, trop parfait, trop amour. Il pouvait pas le laisser là, alors il l’a repris pour le mettre directement chez les anges.

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